Stress et conditions de travail

En finir avec les risques psycho-sociaux ?

02 nov 2016

Dans une postface inédite à la réédition d'un essai emblématique[1], Yves Clot, titulaire de la chaire de Psychologie du CNAM, revient sur les risques psychosociaux (RPS) qu'avait alors mis en évidence l'épidémie de suicides au travail dans des grandes entreprises comme la Poste ou France Télécom. Cette réédition est la bienvenue car nous sommes loin d'en avoir fini avec les RPS comme en témoigne cette alerte récente : huit cabinets d'expertise viennent récemment de tirer la sonnette d'alarme dans une lettre ouverte au PDG de la Poste, attirant son attention sur la souffrance au travail des agents et le manque d'écoute dans cette entreprise[2].

La critique de l'hygiénisme en tant que tentative d'adaptation des salariés a un travail en miettes était alors au centre de l'ouvrage. Aux tentatives d'inventaire et de classification raisonnée des RPS dans un tableau clinique, dont chaque catégorie pouvait faire l'objet d'un traitement, était opposé alors un renversement de cette problématique mobilisant les ressources psychologiques et sociales gaspillées dans les organisations.

Étaient alors confrontées deux conceptions de l'action publique, l'une où l’État s'instaure en protecteur des salariés astreignant les entreprises à revoir l'organisation du travail pour faire reculer le stress, la souffrance, le harcèlement, la violence et leurs conséquences en termes de burn-out et de dépressions, au sein de plans d'action organisant  la prévention des RPS. L'autre conception s'appuie sur les limites du diagnostic a priori des RPS mises en évidence par les travaux de Marion Gilles et Serge Volkoff à partir de l'enquête de 2012 sur l'activité des CHSCT, avec le paradoxe suivant : plus l'on gagne en généralité en élargissant la représentativité statistique du champ des enquêtes de santé, plus les concepts instrumentés par l'outil de quantification objectivant la mesure deviennent flous et perdent de leur pertinence initiale par rapport à son objet, face aux situations vécues. Selon Yves Clot, la mesure de l'intensité du stress subi (fortes exigences mentales sous contraintes dans le travail sans soutien social) suppose en CHSCT une mise en forme du risque subi, susceptible d'occulter des facteurs essentiels tels que la perte des capacités d'action ou des possibilités d'engagement au travail qui peuvent être à l'origine de graves déstabilisations, en particulier chez les cadres. L'auteur invite les organisations syndicales, opérant dans les entreprises industrielles ou de service qu'elles soient publiques ou privées, à se saisir d'une clinique de l'activité visant à traiter véritablement la question de la qualité du travail (« le travail bien fait ») car elle conditionne la qualité des produits et celle des services mais aussi la qualité de vie au travail. Ainsi, loin verser dans le corporatisme, le professionnalisme citoyen serait un bien commun à cultiver au sein et par-delà la sphère du travail.

Sans pour autant négliger les contraintes de fonctionnement des CHSCT et rejeter l'apport de nécessaires objectivations quantifiées, devant un flot de RPS que rien ne semble pouvoir endiguer au sein de certaines organisations du travail, il conviendrait de réfléchir collectivement au sein de la CFDT à cette perspective tracée par Yves Clot avec tous les salariés, en particulier ceux en charge de l'encadrement au quotidien.




[1] Le travail à cœur. Pour en finir avec les risques psycho-sociaux. Yves Clot. La Découverte, 2015, 198 p., 8,50 €.

[2]  Clotilde de Gastoines, Santé et travail, Alternatives économiques, 18 octobre 2016.