Responsabilité et expression

L'affaire Kerviel et la logique victimaire

12 juin 2012

Qui est victime de qui ? Les commentaires ne cessent de
tourner autour de cette question. Il existe un autre
registre de controverse.


Le procès en appel de Jérôme Kerviel, deux années après celui en première instance, est l'occasion, une fois de plus, de se pencher sur l'approche compassionnelle qui domine l'analyse critique de l'organisation du travail. Francis Ginsbourger revient sur le travail et l’organisation des grandes entreprises dans lesquelles l’activité principale est le traitement de l’information. Le mot-clé de ces systèmes complexes est l’interdépendance. Tout dysfonctionnement en un point peut faire dérailler l’ensemble. On trouve là un grand nombre de personnes dont l’essentiel de l’activité se déroule seul, face à un écran. La relation hiérarchique prend par ailleurs la forme d’une relation inter-personnelle, exclusive et confinée, quelque peu perverse aussi, dès lors que les résultats de l’évalué dépendent de l’action de l’évaluateur. S’inspirant de ce qu’ils savent ou croient savoir des moteurs d’engagement des salariés américains, de hauts dirigeants des grandes entreprises de technologies de l’information ont cru bon d’assécher la négociation d’entreprise de tout ce qui ne se traduisait pas en monnaie sonnante et trébuchante. Tout se quantifie et tout se monnaye. Les politiques du chiffre ont cette vertu cardinale : elles fournissent des indicateurs tangibles.

A cette conception pavlovienne correspond l’idée que la compétence est incorporée au système technique et d’organisation. Les humains sont interchangeables. Le hic, ce sont les grains de sable, les dysfonctionnements ou des personnes telles que Jérôme Kerviel. On sait que crises, accidents et catastrophes surviennent après que des risques se soient accumulés, à défaut que des incidents critiques aient été récupérés, sans qu’il ait été tenu compte d’éventuelles alertes. Dans de nombreux cas, des personnes ont effectivement donné l’alerte, mais sans effets. Voici donc des personnes qui défient, heureusement, les postulats de la logique marchande. En France, les lanceurs d’alerte se sentent d’autant plus légitimes qu’ils se sentent autorisés par le collectif auquel ils appartiennent. Les instances représentatives du personnel, lorsqu’elles existent, jouent ce rôle. A défaut de syndicat, ou de reconnaissance du fait syndical, il faudrait, estime la CFDT Cadres, que le droit d’alerte soit encadré par des règles juridiques à un niveau international.

De ces remarques, une observation générale se dégage. L’air du temps est enfumé par le registre de la culpabilité. La Société Générale victime des agissements de Kerviel, ou Kerviel victime d’un système fondé sur la spéculation : la question est, en tant que telle, piégeante.

Il y a là une terrible alchimie de la logique victimaire, du procès judiciaire et de la réparation monétaire. Ces mêmes ingrédients se mélangent dans l’anthropologie gestionnaire des firmes. L’organisation et le management y sont conçus d’après le modèle d’un homo-oeconomicus essentialisé, tiré par les sucres rapides de l’intéressement, poussé par la culpabilité de ne pas honorer un contrat (plus ou moins léonin), reproduisant en cascade des rapports contractuels menaçants sur ses subordonnés et fournisseurs. Tout cela fait système et ce système est, en tant que tel, pervers : fondé sur l’irresponsabilité des acteurs et leur interchangeabilité, il pousse à la tricherie et à la faute bien plus qu’il n’incite à des comportements responsables. Culpabilité ou responsabilité, cette polarité dessine deux modèles de gestion, d’organisation et de management dans les systèmes complexes que sont la banque, la finance, les industries du traitement de l’information comme d’ailleurs celles de la chimie ou du nucléaire. Ou bien tous les maillons de la chaîne sont systématiquement supervisés, inspectés, sécurisés, contrôlés de façon hyper centralisée et intégrée dans des dispositifs non-humains, désolidarisés les uns des autres autant que le permet la cohérence de l’ensemble. Auquel cas l’hyper-rationalité du « système » va de pair avec la suspicion à l’égard des humains envisagés comme « facteurs de risques ». Ou bien l’interdépendance est envisagée en termes d’appropriation des finalités, de compétence et de conscience professionnelle, d’espaces de coresponsabilité solidaire et décentralisée, d’informatique répartie et apprenante, de cohésion à fabriquer. Il ne s’agit pas d’opter entre l’enfer ou le paradis. Mais entre la sur-gestion des comportements fautifs et l’a-gestion des comportements responsables, un nouvel équilibre est sans doute à inventer.

 

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